RELAXE POUR ETIENNE DOLET

mardi 11 mai 2010.
 

RELAXE POUR ETIENNE DOLET

Réfutation de Laurent Calvié de l’accusation du professeur canadien Jean-François Vallée lors du Colloque Etienne Dolet tenu en novembre 2009 - les communications devraient être disponibles dans l’année.

Où en sommes-nous ?

Laurent Calvié a réfuté, victorieusement, l’accusation du professeur canadien, Jean-François Vallée, selon laquelle Dolet aurait été le vilain « corbeau » qui, pour obtenir son « privilège d’imprimer » de 1538, aurait dénoncé le « Cymbalum Mundi » de Bonaventure Des Périers. Laurent Calvié qui a communiqué à Jean-François Vallée le texte intégral de sa contribution a reçu une réponse dans laquelle ce dernier se dit « réduit à l’humilité » par une « argumentation impressionnante de rigueur ». Il reconnaît lui-même que son « hypothèse inédite » a pu être le fruit d’une « spéculation...parfois un peu délirante » et que son « argumentation » a des « faiblesses évidentes ». On ne demandait pas tant d’humilité.

Il a signé sa lettre : « Un ‘savant canadien’ un peu ébranlé » par « l’impressionnante ‘ entreprise de démolition ‘ de (son) hypothèse. » Les choses pourraient en rester là. Néanmoins l’antipathie que lui inspire Dolet qu’il appelle un « sombre personnage » empêche le seiziémiste opiniâtre de renoncer purement et simplement à poursuivre sa fâcheuse « hypothèse » , pourtant réduite à néant, de son propre aveu. Il prétend, espère-t-il, la renforcer et poursuivre son procès dès le mois de mai, dans un colloque canadien. Dolet est relaxé. Mais il demeure sous la menace d’un procès en appel. A suivre


Marcel Picquier a écrit un chapitre sur le sujet dans son dernier livre "Etienne Dolet, 1509 - 1546, imprimeur humaniste sur le bûcher", p231 et suite :

Un nouveau procès intenté à Dolet

Un universitaire canadien, Jean-François Vallée, a ouvert, en 2005, un nouveau procès contre Dolet, qu’il accuse, sans fournir la moindre preuve tangible, d’avoir dénoncé à la répression du Roi François Ier, le Cymbalum Mundi de son ami Bonaventure des Périers.

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Cymbalum mundi
 
M. Vallée a renouvelé son accusation au cours du colloque « Quid novi ? Sébastien Gryphe », tenu à Lyon les 23-25 novembre 2006.

Qui est des Périers ? Ce personnage attachant, né pense-t-on, en 1510, est un savant humaniste et littérateur, qui, après avoir participé à l’édition de la première traduction de la Bible en Français, sous la direction d’Olivétan - Bible dite des Vaudois ou des Martyrs - en 1533-1534, travaille à Lyon chez Gryphe, à l’édition, en 1535, du premier tome des Commentaires sur la Langue Latine de Dolet dont il devient l’ami. Il sera ensuite l’un des secrétaires de la sœur du roi, Marguerite de Navarre, protectrice des humanistes. Il se serait donné la mort en se jetant sur son épée en 1543 ou 1544, on ignore exactement pourquoi. Les Nouvelles récréations et joyeux devis, parus après sa mort, et le Cymbalum Mundi édité en 1537 sont ses œuvres les plus célèbres.

Avant tout, qu’est-ce que le Cymbalum Mundi ? Il est impossible de fournir ici une analyse et je renvoie à l’excellente édition - adaptée en français moderne - savamment annotée, publiée en 2002 chez « Anarchasis » par Laurent Calvié. J’emprunte à la 4ème de couverture de cette édition quelques lignes qui permettent de mesurer combien le Cymbalum mundi a pu être jugé subversif : « Dieu est mort, les églises chancellent, la nature s’éveille et la révolte gronde : telle semble être la conclusion des quatre dialogues joyeux et facétieux qui forment le Cymbalum mundi. [...] On en a fait une plaisante satire du paganisme, une critique des usages du langage, un pamphlet sceptique, cynique ou épicurien, un testament anti-catholique, anti-évangélique ou anti-chrétien, la bible,enfin, de l’athéisme : Tintamarre du monde, que tout cela ! Cymbalum mundi ».

Le livre fut effectivement dénoncé en mars 1538 à François Ier qui ordonna des poursuites contre un ouvrage contenant « de grands abus et hérésies ». Le libraire parisien, Jehan Morin, arrêté dénonça l’auteur et fut lourdement condamné mais comme il put reprendre ses activités rue Saint-Jacques quelques mois plus tard, on devine qu’il profita de quelque mansuétude. Pour sa part, des Périers ne semble pas avoir été inquiété. La Sorbonne consultée n’avait pas découvert « d’erreurs expresses du point de vue de la foi », ce qui est étonnant mais peut s’expliquer par la difficulté d’interpréter les allégories, les anagrammes, le langage crypté sous lesquels des Périers se dissimule et dont les savants discutent encore. Mais le livre fut pourtant condamné au feu « parce qu’il était pernicieux ». La suppression fut si bien exécutée qu’il n’a survécu qu’un seul exemplaire de la première édition. Une seconde édition lyonnaise en 1538 dut connaître le même sort : on n’en connaît que deux exemplaires.

Mais pourquoi Dolet aurait-il dénoncé le Cymbalum ? D’abord, avance notre procureur, pour « assurer autant que possible sa bonne réputation en stoppant la diffusion publique de cet ouvrage » puisqu’il y était présenté comme un athée, ennemi de la religion chrétienne (il serait le chien Hylactor du 4ème dialogue). Et ensuite, ce serait le motif principal de la délation, pour obtenir, en échange ou en récompense, son fameux Privilège d’imprimer de dix ans, qualifié d’ « exorbitant » et « extraordinaire », le 6 mars 1538.

De quelles preuves dispose le procureur ? « Je crois être en mesure, écrit Jean-François Vallée, de démontrer qu’Etienne Dolet - en qui on a coutume de voir un ami, un maître ou un disciple de Des Périers - mérite certainement le statut de suspect numéro un au titre de corbeau... ». La seule preuve avancée est une coïncidence de date. Lizet, le président du Parlement de Paris, a reçu le 7 mars la lettre du roi datée du 5, donnant l’ordre de conduire une enquête sur le Cymbalum Mundi et le Privilège d’imprimer de Dolet est daté du 6 mars : « cette étrange conjonction chronologique paraît si incroyable qu’elle ne peut, selon moi, être une coïncidence ». C’est la seule preuve, si l’on peut dire. On est en droit d’estimer qu’une telle conception expéditive de la justice est de nature à faire pendre n’importe qui ! En fait, il n’est même pas certain que Dolet ait été reconnu sous les traits du chien Hylactor par les contemporains. Certains historiens, depuis, ont cru reconnaître en Hylactor, Clément Marot, un moine défroqué partisan de la Réforme, voire Jean Calvin. Et le deuxième chien doué comme Hylactor du don de la parole, Pamphagus, aurait pu être, entre autres, Luther, Rabelais ou Des Périers lui-même. Pour tenter de prouver que des Périers a voulu s’en prendre à Dolet, M. Vallée va prétendre que des Périers n’était plus qu’un « ex-ami » de Dolet ; il s’appuie sur la constatation qu’ils n’auraient plus fait allusion l’un à l’autre après 1536, date à laquelle Dolet avait fait l’éloge de des Périers qui l’avait aidé dans son édition des « Commentaires sur la langue latine ». Comme si l’on ignorait que les papiers et correspondances de Dolet ont été confisqués par ses juges et brûlés avec lui et que la vie de des Périers à cette époque et sa fin sont très mystérieuses. M. Vallée ne dispose évidemment pas de preuve matérielle d’une querelle quelconque entre les deux hommes. M. Vallée laisse également entendre, pour renforcer son hypothèse d’un Dolet dénonciateur, que s’il a pu être traité haineusement par des ex-amis, dans la même période, c’est bien qu’il avait commis quelques forfaits « innommables », parmi lesquels, évidemment, la dénonciation de Des Périers. C’est ce que suggère cette question : « Marot avait-il appris des choses innommables sur Dolet ? » Or rien n’est plus faux et plus malhonnête que cette insinuation répétée depuis des siècles contre l’humaniste : d’une part, ce ne sont que quelques amis qui ont rompu avec lui alors qu’un très grand nombre lui sont restés fidèles ; d’autre part les ruptures ont eu lieu pour des causes bien connues : ingratitude de Dolet pour l’un, choc de caractère pour l’autre ou querelles d’auteurs ; les choses « innommables » imputées à Dolet relèvent avant tout de différends religieux et philosophiques, les preuves abondent et on peut considérer que les ruptures ont là leur véritable origine . Il était devenu dangereux de fréquenter un homme que l’Inquisition poursuivait depuis ses discours de Toulouse contre les superstitions et le fanatisme religieux, et menaçait ouvertement du bûcher à Lyon, dès la deuxième partie de l’année 1538. Quant à avancer que l’auteur du Cymbalum a voulu lui jouer un mauvais tour, ce n’est pas plausible, puisque le 2ème livre du Cymbalum affiche des idées inspirées de Dolet contre la logorrhée théologique des Erasme et autres Luther et Calvin et que le prétendu chien Hylactor-Dolet, bien que moqué, est présenté sous un jour sympathique par son complice Pamphagus qui pourrait finalement bien être des Périers : tous deux voudraient bien crier tout haut ce qu’ils ont compris de la société et de la religion, mais la peur des châtiments le leur interdit et Pamphagus s’efforce de retenir le fougueux et imprudent Hylactor.

Reprenons les faits. Etienne Dolet se trouve bien à Moulins en mars 1538 dans la suite du cardinal de Tournon, ministre du roi et gouverneur du Dauphiné et Lyonnais. Il retrouve à la cour son ami l’évêque Pierre Du Châtel, lecteur royal, qui, bien loin de l’accuser d’un crime imaginaire, l’arrachera à la mort en 1543. Le cardinal le présente au roi à qui il remet, en hommage et pour preuve de ses grandes capacités, les deux tomes de ses Commentaires sur la Langue Latine.

Il n’est nul besoin d’imaginer un Dolet délateur pour expliquer l’obtention du privilège d’imprimer de dix ans. Il avait déjà su s’attirer l’attention et les bonnes grâces du cardinal-ministre et du roi. N’avait-il pas pris l’initiative, après la mort soudaine, passant pour un assassinat, du dauphin François, au château de Tournon, dans le fief-même du cardinal, le 10 août 1536, de rassembler les plumes les plus prestigieuses pour publier un recueil d’épitaphes du prince « en vers latins et vulgaires » (novembre 1536, chez François Juste) et fustiger le criminel présumé, le Comte Montecucculi ? Ne faisait-il pas acte de candidature pour la fonction d’historiographe du roi, n’allait-il pas publier « Les gestes de François de Valois » ? De plus, on connaît son pouvoir de persuasion, son charisme qui lui avaient valu une cohorte d’admirateurs. Le banquet des Humanistes de février 1537 avait réuni les plus grands d’entre eux autour de lui pour fêter le pardon obtenu du roi après le malheureux homicide de Compaing : de Guillaume Budé à Nicolas Béraud, de Marot à Rabelais, tous étaient là. Dolet, orateur enflammé, nouveau Cicéron, n’avait pas dû manquer de reprendre avec conviction devant le roi les théories, largement développées dans les digressions de ses Commentaires sur la Langue Latine. Si le roi le voulait, s’il continuait, mécène généreux et Père des Lettres, à protéger les savants, l’ignorance et la barbarie allaient reculer devant l’instruction et le progrès de la civilisation tandis qu’allait s’épanouir la gloire de la nation et de la langue françaises. Dolet préparait déjà son grand ouvrage d’illustration de la langue française que la prison et la mort l’empêcheront d’achever. Enfin et surtout peut-être, Dolet a eu la chance de rencontrer le roi à un moment de son règne où il cherche à favoriser la diffusion de l’imprimerie. Michel Constantin (colloque de Rome sur des Périers, 2000) est très clair : « Je voudrais pour ma part souligner que la décision royale (d’attribuer à Dolet un privilège de dix ans), même si elle doit quelque chose à la faculté de persuasion de Dolet et au poids de son protecteur, n’est en rien ad hominem. Elle illustre une politique d’encouragement de l’imprimerie, elle-même génératrice d’un climat favorable à la typographie et loin d’être constant tout au long du siècle... ». Michel Constantin, on le voit, ne dit absolument pas que le roi aurait voulu faire un cadeau extraordinaire à Dolet pour le récompenser d’une délation. Dolet est arrivé à la cour au moment le plus favorable. Le même auteur remarque que la parution d’un livre aussi sulfureux que le Cymbalum a été « un raté de l’entreprise générale un peu frénétique d’encouragement à la typographie qui caractérise la politique royale au milieu des années 30... ». L’opuscule avait échappé à la censure plus libérale que de coutume du Prévôt de Paris ; l’imprimeur n’avait d’ailleurs pas même caché son nom et l’ouvrage, encore une fois, difficile à interpréter, avait dû lui paraître anodin. Ces réflexions qui concluent la contribution de Michel Constantin et qui invalident la thèse de Jean-François Vallée sont soigneusement omises par notre procureur qui se réclame pourtant de Michel Constantin jusqu’à décalquer son titre, en en dénaturant l’intention : quand ce dernier écrit « Vol au-dessus d’un nid de corbeaux : le prince, les lettres et le Cymbalum mundi », il titre : « Le corbeau et la cymbale, Etienne Dolet et le Cymbalum mundi ».

Qui a donc dénoncé le Cymbalum mundi ? Michel Constantin ne se prononce pas. Mais il sait bien que la cour du roi était « un nid de corbeaux ». M. Vallée ne s’est d’ailleurs pas aperçu qu’en reprenant le terme de « corbeau » pour accuser Dolet, il détruit sa propre hypothèse. Un « corbeau, par définition, est un dénonciateur anonyme. Si Dolet avait agi anonymement, comment aurait-il pu être récompensé par l’octroi d’un privilège ? Je ne sais pas non plus qui a dénoncé le Cymbalum. Oserais-je cependant offrir quelques pistes de recherche ? La première est celle de plusieurs auteurs qui accusent l’abbé François Sagon, rimailleur normand, ennemi et déjà dénonciateur de Clément Marot comme hérétique. Des Périers avait en effet vivement attaqué Sagon et publié « Les disciples et amys de Marot contre Sagon » chez l’éditeur-même du Cymbalum, Jean Morin, en 1537. La dénonciation aurait fait coup double : elle vengeait Sagon et punissait des Périers. M. Vallée rejette cette hypothèse. La seconde pourrait être la suivante : si l’on veut absolument découvrir un délateur, pourquoi ne recherche-t-il pas du côté des spécialistes de la chasse aux hérétiques dans les années 1530 ? Je suggère d’enquêter du côté de l’Inquisition. Au terme de « délation », l’Encyclopédie de Diderot renvoie à « Inquisition ». Qu’on s’inquiète donc de savoir si l’impitoyable Inquisiteur général Mathieu Ory, un familier du cardinal de Tournon qu’il poussera au fanatisme (affaire Michel Servet, entre autres), n’était pas à Moulins en mars 1538. Ce dignitaire disposait, sans aucun doute, avec ou en plus des six inquisiteurs sous ses ordres, d’informateurs qui à Paris ou à Lyon fouillaient les étals des libraires pour y découvrir les ouvrages hérétiques et subversifs. Il surveillait Dolet suspect depuis ses discours de Toulouse : il fera interdire d’exposition et de vente, dès leur parution, les « Carmina » et le « Cato Christianus » de Dolet aux alentours d’octobre 1538, six mois après l’obtention du Privilège ! Le « Cato Christianus » fut condamné par son tribunal inquisitorial de Lyon le 2 octobre 1542 et brûlé, plus tard. Pour ma part, je me suis vainement adressé au couvent Saint-Jacques des dominicains de Paris pour obtenir des informations sur l’emploi du temps du moine en 1538. Mais un autre chercheur aura peut-être plus de bonheur. Ory ou quelqu’un de ses fidèles aurait très bien pu agir anonymement afin d’éviter de braver en face la sœur du roi, Marguerite de Navarre, protectrice de Des Périers. La troisième piste est fournie depuis 1880 ou 1886 dans sa traduction française par la biographie de Richard Copley Christie : elle porte sur la responsabilité éventuelle du président du Parlement de Paris, Pierre Lizet. Je recopie : « S’il y avait des gens qu’il détestait plus que les hérétiques, c’étaient bien les imprimeurs et les libraires. Ami et allié de Béda (qui avait une grande influence sur lui) il est presque certain qu’il fut l’un de ceux qui pressèrent le roi de publier l’édit de 1535 tendant à supprimer l’imprimerie. En 1538, nous le voyons tout occupé à poursuivre Jean Morin, l’imprimeur de la première édition du Cymbalum Mundi, et il existe une lettre du « pauvre jeune garçon libraire », datée de la prison et écrite au chancelier Debourg, dans laquelle il s’adresse à lui pour se plaindre du premier président et demander des lettres de grâce. A peu près vers la même époque Lizet écrit tout joyeux au chancelier pour lui dire comment, peu de temps auparavant, il a fait brûler un libraire nommé Jehan de la Garde avec ses livres, ainsi que « certaines autres personnes ». Il allait même jusqu’à avoir un libraire à ses gages, un certain André, qui était chargé de découvrir et de trahir ceux qui vendaient et achetaient des livres hérétiques ». (souligné par moi). Voilà un « corbeau » professionnel tout trouvé ! Christie fournit en note l’origine de son information : « Crespin : Grand Martyrologe (édition de 1597), p.177 ». Alors, pourquoi pas un coup tordu de Lizet, qui, lui non plus, ne pouvait affronter, à visage découvert, Marguerite de Navarre ?

Enfin, de simples remarques historiques devraient mettre fin à cette affaire. Avant d’accuser Dolet d’avoir dénoncé Des Périers en mars 1538, il faudrait expliquer comment un familier aussi proche de la même Marguerite de Navarre qu’Antoine Héroët, homme vertueux s’il en fut, aurait pu confier, en mai 1542, à un aussi méchant homme que le dénonciateur Dolet le soin de publier l’édition princeps de son œuvre majeure « La Parfaicte Amye » ? 1538-1542, quatre ans se sont écoulés. Est-il vraisemblable que la sœur du Roi ait pu ignorer un dossier intéressant un de ses familiers et, au bout de ces années, ne pas avoir appris le nom de l’auteur d’une dénonciation qui aurait pu coûter si cher à des Périers ? N’est-il pas problable, quand on connaît l’influence de Marguerite sur son frère, que c’est à la suite de son intervention que Des Périers n’a pas été poursuivi ? Aurait-elle alors laissé Héroët passer un marché avec un Dolet criminel ? Aurait-elle pris la défense de Dolet menacé de mort en 1543 ? Dolet se serait-il adressé « à la Reyne de Navarre, la seule Minerve de France » dans l’avant-dernière épître du « Second Enfer » :

« Mais au propos de mon faict je reviens.

C’est toy, en qui mon espoir total gist,

Après celluy, qui les haults Cieulx régist :

C’est toy, par qui liberté puis avoir :

C’est toy, sans qui ne la puis recepvoir ... ».

L’imprimeur de la rue Mercière, dira-t-on, n’était pas un ange. On sait qu’il n’a pas toujours eu bon caractère. Et alors ? Sa seule faute « innommable », en fin de compte, a été de ne pas renoncer à ses idées païennes et athéistes, quitte à les cacher, à ne les confier à ses proches que clandestinement, comme Hylactor à Pamphagus. Pourquoi l’accuser d’un forfait imaginaire ? Je ne comprends pas. Dans sa conclusion M. Vallée écrit : « Et on ne peut que s’incliner devant l’ironie tragique de l’histoire qui fait qu’Etienne Dolet subira huit ans plus tard, place Maubert, en compagnie de ses propres livres, le même sort que le petit ouvrage satirique de cet (ex- ?) ami... ». Que penser de cette commisération doucereuse ? Que faut-il comprendre ? Que le « suspect numéro un » était bien le coupable, malgré l’absence de toute preuve et que son supplice, 1546, aura été une vengeance de l’histoire et non pas un acte de sauvage répression contre la liberté de pensée, la liberté d’écrire, la liberté de publier dont l’humaniste s’était toujours réclamé.


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