Brève biographie d’Et. DOLET

lundi 20 février 2012.
 

ETIENNE DOLET (1509 - 1546)

La mémoire d’Etienne Dolet est en train de renaître. A l’initiative de l’Association Laïque Lyonnaise des Amis d’Etienne Dolet, le 4 juin 2005, une plaque commémorative a été inaugurée au 56 rue Mercière, à Lyon. Une thèse en Sorbonne a été défendue en novembre 2006. Une nouvelle biographie a été rééditée, un colloque s’est déroulé à Lyon les 26 et 27 novembre 2009. Mais le savant imprimeur humaniste est encore très largement méconnu. Quelques repères.

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Plaque au 56 rue Mercière à Lyon

LES ANNEES DE FORMATION

Il est né à Orléans le 3 août 1509. A 17 ans il part pour Padoue, ville universitaire italienne aussi libre que savante ; l’enseignement y est panthéiste, matérialiste et cicéronien. L’étudiant devient un érudit dont Cicéron est le maître. Il est pris pour secrétaire, à Venise, de l’évêque ambassadeur Jean de Langeac, qui, à leur retour en France, le fait inscrire à la faculté de droit de Toulouse pour lui assurer une carrière.

Mais Toulouse n’est pas Padoue. La ville est le siège de l’Inquisition. Et dans les années 1530 la chasse à l’hérésie luthérienne y a commencé : en 1532, le professeur Caturce a été brûlé vif avec vingt-deux autres hérétiques. Alors débute la vie publique d’Etienne Dolet. Ses déboires ne vont pas tarder.

LES DISCOURS CONTRE TOULOUSE

Dolet est choisi comme « Orateur » de leur association par les étudiants de langue française, chargé de défendre leurs intérêts auprès des autorités. Cette fonction qu’il prend très au sérieux, comme s’il était Cicéron lui-même, va l’amener à prononcer deux discours si hardis qu’ils lui vaudront la prison et, après sa libération, l’exil de la ville.

Dans le premier discours, le 9 octobre 1533, il a défendu la liberté d’association que la répression des troubles religieux remet en cause.

Supplice d’un
Supplice d’un "hérétique"
 
Son second discours du 1er janvier 1534 est un véritable manifeste humaniste et politique : s’appuyant sur l’éloge patriotique de la France civilisatrice et sur ce qu’il considère comme son devoir d’orateur-cicéronien : il fait le procès de la ville de Toulouse « impitoyable, inculte, âpre et barbare ». Tout en protestant de son orthodoxie, il dénonce le supplice de Caturce, les persécutions religieuses, prétextes à la répression de la pensée dont il se sait menacé lui-même, comme tous les savants ; enfin, il raille impitoyablement les superstitions.

Le voilà devenu un homme suspect pour les pouvoirs publics et l’Inquisition qui ne vont plus le perdre de vue.

DOLET A LYON

Fuyant Toulouse, Dolet arrive à Lyon le 31 août 1534, où il trouve ce dont il a besoin : un refuge et un imprimeur. Un refuge, parce que Lyon, ville bourgeoise, commerçante, est moins surveillée que Toulouse ou Paris. Un imprimeur parce que le jeune érudit - il n’a que 25 ans - apporte dans ses bagages trois manuscrits latins à publier d’urgence.

Ils seront imprimés par le généreux Sébastien Gryphe :

-   Les deux discours contre Toulouse sortent des presses moins de six semaines après son arrivée à Lyon, tellement Dolet a hâte de régler ses comptes avec ses ennemis.
-   Le dialogue sur l’imitation de Cicéron contre Didier Erasme d’Amsterdam suit en 1535.
-   Les Commentaires sur la langue latine, en 1536.

Ces deux derniers ouvrages sont certes destinés par leur auteur à le faire reconnaître comme un des leurs par les grands humanistes mais ce sont aussi des œuvres de combat.

Défendre Cicéron et la pureté de la langue latine contre Erasme qui ne retient de la culture classique que ce que le christianisme peut en assimiler et qui, en outre, prétend adapter le latin au monde moderne, c’est défendre l’héritage culturel de l’antiquité et la libre expression de la pensée : Dolet sépare le domaine de la philosophie de celui de la théologie. Il se positionne du côté du progrès, de « la laïcisation de la pensée » a pu écrire un universitaire américain .

Les « Commentaires sur la langue latine » sont un énorme travail d’érudition, à la façon d’un dictionnaire dont l’intérêt, pour nous, réside dans les digressions dans lesquelles Dolet s’exprime sans retenue : il est enthousiaste devant les progrès de la civilisation sous la Renaissance : « une armée d’érudits » a mis les barbares en déroute. « Il ne nous manque rien si ce n’est l’antique liberté de penser ». Mais il est persuadé que l’éducation humaniste va changer le monde, parce que les rois vont prendre les philosophes pour ministres. Des illusions certes mais pas de référence religieuse dans ces pages d’utopie politique. Erasme, grand humaniste lui-même, avait compris où conduisaient les humanistes comme Dolet : « La nouvelle secte des cicéroniens n’est pas moins redoutable que celle des luthériens ».

DOLET IMPRIMEUR

Il faut vivre et Dolet, bientôt marié et père de famille, ne dispose d’aucune ressource régulière. Il se fera imprimeur.

Ses mésaventures toulousaines, la découverte des capacités de l’imprimerie à diffuser les idées lui ont fait comprendre que l’art oratoire cicéronien n’était pas l’arme du XVIème s. que c’était l’imprimerie, dont la Sorbonne avait d’ailleurs demandé l’interdiction.

Il se met en avant, prend des initiatives : en 1536, il fait imprimer chez François Juste un « Recueil de vers... » déplorant la mort du Dauphin. Bien qu’il ne soit arrivé à Lyon, parfaitement inconnu, que depuis deux ans il réussit le tour de force de rassembler les contributions de dix-neuf hommes de lettres, dont Clément Marot et Maurice Scève .

François 1er - 41.2 ko
François 1er
 
Il va obtenir du Roi François 1er, le 3 mars 1538, une faveur extraordinaire pour un homme étranger à la corporation de l’imprimerie et qui fera des jaloux : un Privilège d’imprimer pour dix ans.

Il choisit la doloire pour enseigne : la doloire est une petite hache qui sert à fendre et à dégrossir les pièces de bois. Dolet l’a choisie parce qu’elle fait jeu de mots avec son nom mais également pour illustrer sa devise : « Scabra et impolita admussim dolo atque perpolio » : Je dégrossis - dolo - et polis à la perfection tout ce qui est rugueux et grossier.

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Marque d’Etienne DOLET
 
Il veut être un imprimeur impeccable, ce qu’il sera. Clément Marot, fâché de voir ses œuvres massacrées par des imprimeurs peu consciencieux, confie à son nouvel ami le soin de lui assurer une belle édition.

Il lui faut plusieurs années pour s’installer à son compte. C’est l’année 1542 qui sera la plus fructueuse. Il est devenu un véritable chef d’entreprise. Il dispose de trois presses et il emploie une dizaine de compagnons et d’apprentis. Cette année-là, il imprime 42 ouvrages et encore doit-il diriger son imprimerie, à partir de septembre, de la prison où l’Inquisition l’a fait enfermer. C’est une production étonnante. Si les persécutions n’avaient pas brisé son essor, nul doute qu’on aurait compté Dolet parmi les tout premiers imprimeurs de son temps. Ses publications sont très diverses mais il n’imprime que de la bonne littérature. « Je rejetterai, dit-il, avec dédain et dégoût les livres arides et froids de quelques vils écrivailleurs qui sont la honte de notre temps ». Ce seront, en plus de ses propres œuvres, de nombreux livres de médecine (Gallien , Hippocrate...), des classiques grecs ou latins (Sophocle, Térence, Cicéron, César, Virgile ...), des modernes (« L’Enfer » de Marot, le « Gargantua » de Rabelais, « L’amie de court » de La Borderie et « La parfaite amie » d’Héroet, deux livres à la mode sur la Querelle des Femmes) , des essais d’histoire, des moralistes, et toute une série de petits livres d’inspiration chrétienne qui sont d’un bon rapport et de bonne renommée, sauf devant l’Inquisition qui en fera condamner et brûler des éditions entières ( des traductions de la Bible, du Nouveau Testament, des Psaumes de David, des ouvrages de piété d’Erasme, Lefèvre d’Etaples etc ...)

LA CHUTE ET LE SUPPLICE

Dolet accusera des imprimeurs jaloux d’avoir porté contre lui de faux témoignages.

En fait, depuis Toulouse il est surveillé. L’Inquisiteur général Mathieu Orry a déjà fait condamner et interdire d’affichage deux de ses premières publications personnelles. Il le fait arrêter en juillet 1542 et son procès est rondement mené par le tribunal ecclésiastique de Lyon. Il est livré au bras séculier le 2 octobre pour être exécuté, convaincu d’être « « impye, scandaleux, scismatique, hereticque, faulteur et deffenseur des hereticques et erreurs, pernicieux à la chose publique ». » Gracié par le Roi François 1er, il quitte la prison de la Conciergerie de Paris le 13 octobre 1543. Mais on veut sa mort, faire un exemple : la liberté de conscience est un crime. Il est à nouveau incarcéré le 6 janvier 1544, victime d’une provocation : on a trouvé aux portes de Paris un ballot de livres interdits provenant de Genève, portant son nom.

Il réussit à prendre la fuite. Il rédige en exil « Le Second Enfer », douze épîtres en vers, pour plaider son innocence auprès du Roi et des autorités. Il est repris le 7 septembre, emprisonné à nouveau à la Conciergerie. C’est seulement deux ans plus tard - on a hésité en haut lieu à prendre la décision de tuer l’humaniste - le 2 août 1546, que le Parlement de Paris le reconnaît « coupable de blasphème, de sédition et d’exposition de livres interdits et damnés » et le condamne à être soumis à la torture puis conduit place Maubert pour y être étranglé et brûlé avec ses livres, le lendemain 3 août. C’est le jour anniversaire de sa naissance, il a 37 ans.

DOLET FIDELE A LUI-MEME ET A SES VALEURS JUSQUE DANS LA MORT

Il s’est dévoué au rayonnement et à la gloire de sa patrie et de la langue française . Par contre il n’a jamais été le chrétien orthodoxe qu’il prétendait être. Non pas qu’il ait été un partisan secret de la réforme luthérienne ou calviniste. Il n’en voulait pas, parce qu’il était, de par sa formation « païenne », indifférent aux dogmes et aux querelles théologiques qui lui paraissait devoir être source de désordres. Il s’était prononcé - dès ses discours toulousains- opinion dont il ne variera pas - pour « la loi et la coutume de nos aïeux, consacrée selon les rites sacrés », ce qui était, en matière de religion, une profession de foi politique conformiste, « cicéronienne » et peu chrétienne.

Sa volonté d’orthodoxie politique et religieuse s’avérera impossible parce qu’il ne supportait ni l’intolérance, ni les superstitions, ni les persécutions, ni la censure.

Il était en avance sur son siècle, partisan de toutes les libertés, avec « l’espoir en des temps meilleurs », le progrès et la culture devant mettre fin à l’ère des fanatismes et de la barbarie.

Qu’il soit resté fidèle à lui-même dans sa prison et sous les tortures ne peut faire de doute. Tout ce qu’il avait écrit en prison a été brûlé avec lui, place Maubert, preuve que ses bourreaux n’ont pas obtenu de lui qu’il se déjuge même sous la torture.

Les dernières œuvres personnelles que nous lui connaissons sont au nombre de trois. C’est d’abord l’écriture de deux des « Comptes amoureux par Madame Jeanne Flore » - qui sont un plaidoyer pour la liberté des femmes, leur droit à l’amour, le rêve d’un monde naturaliste dans lesquels les interdits sociaux et religieux auraient disparu (édition de 1542)

C’est la même année la traduction dans la prison de Lyon, des trois premiers livres des « Tusculanes » de Cicéron. Il vient d’être condamné à mort. Il ne cherche pas de réconfort dans la religion mais dans les méditations de son maître pour apprendre à mépriser la douleur et la mort.

Enfin, la dernière expression de sa pensée d’homme libre, bien que fugitif et traqué, se trouve dans la douzième épître du « Second Enfer » de 1544 adressée à ses amis. Il ne les invite pas à prier Dieu pour son salut mais à ne pas désespérer, à croire en la victoire finale de sa « vertu » romaine sur la mauvaise « Fortune imbécile ».

DOLET ET LA POSTERITE

Sa mort ignominieuse, la haine calomniatrice et tenace des bien pensants auraient fait disparaître jusqu’au nom d’Etienne Dolet si quelques hommes de lettres courageux, comme Joachim du Bellay, ne l’avaient défendu. Mais c’est le XIXème s. et les biographies de Joseph Boulmier en 1857 et surtout celle de Richard Copley-Christie en 1880 (traduite en français en 1886 : « Etienne Dolet, le martyr de la Renaissance ») qui vont tirer l’humaniste de l’oubli.

Statue d’Etienne DOLET place Maubert à PARIS - 47.3 ko
Statue d’Etienne DOLET place Maubert à PARIS
 
La IIIème République, dans les années 1880-1914, va rétablir sa mémoire publique. Une statue d’Etienne Dolet fut inaugurée place Maubert , le 19 mai 1889. C’est dans cette période de laïcisation des institutions qui allait aboutir à la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, c’est dans les combats de l’affaire Dreyfus que « le martyr de la place Maubert » devint une des figures emblématiques de la République, de ses valeurs, de la pensée libre.

Cette caractérisation n’a rien perdu, aujourd’hui, de sa vérité ni de sa force.

Etienne Dolet recherchait l’immortalité dans la mémoire des hommes.

Maintenons sa mémoire vivante.

Marcel PICQUIER, Président de l’Association Laïque Lyonnaise des Amis d’Etienne Dolet


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