Etienne Dolet ou la liberté d’être par Gilbert Gardes

lundi 10 janvier 2005.
 

Etienne Dolet ou la liberté d’être par Gilbert Gardes

L’article de notre Ami lyonnais Gilbert GARDES est paru dans « Le Bulletin Municipal » de la ville de Lyon du 13 juin 2004 , accompagné de deux belles photos en couleurs de la cérémonie de l’inauguration des -nouvelles de la rue Dolet du 24 avril dernier. Nous le publions en entier( sans photos et les notes, faute de place) .


ETIENNE DOLET, 1509-1546, ou la liberté d’être 2009, cinq centième anniversaire de sa naissance

Acte 1 : remémorer

On les persécute, on les tue Mais après un lent examen On leur érige une statue Pour la gloire du genre humain

Prospectus de souscription , statue de F. Martin-Bidouré, 1901.

En redécouvrant la liberté de penser au XVIe siècle, lacivilisation occidentale renaît. Qui dit liberté dit tolérance nécessaire à l’expression de cette liberté. La pensée libre naît au forceps dans un siècle intolérant miné par les guerres de religion. Querelles dogmatiques enfin assoupies, direz-vous ! Voire. Comme l’écrit Valéry “la tolérance, la liberté des opinions et des croyances... ne peuvent pénétrer les lois et les mœurs que dans une époque avancée, quand les esprits se sont progressivement enrichis de leurs différences échangées.”

Notre époque est-elle suffisamment “avancée” pour que la tolérance soit liberté acquise sans retour ?

Aujourd’hui, non seulement le nombre de ces différences à échanger s’est accrû mais elles sont à une échelle mondiale et la liberté de pensée, constamment remise en question.

D’où la nécessité d’éclairer le présent par le passé, de remémorer pour mieux commémorer, la remémoration étant instrument de connaissance et la commémoration par l’art dans la rue lien idéal entre générations.

Régionalité et liberté

La quête de la liberté de pensée serait-elle l’un des apports de la régionalité lyonnaise à la communauté ? Il se trouve qu’au XVIe siècle les destins de trois des plus grandes figures emblématiques internationales de la liberté de pensée sont indissociables de la contrée.

Du plus âgé au plus jeune, ce sont : Sébastien Castellion (1515-1563), Michel Servet (Miguel Servet, 1511-1553), Etienne Dolet (1509-1546). Le premier est né à Saint-Martin-du-Fresnes (Ain), le second à Villanueva de Sijena (Espagne) et le troisième à Orléans (Loiret). Mais tous, viennent à Lyon bénéficier du caractère cosmopolite et européen de cette ville, alors l’une des capitales occidentales de l’imprimerie, qu’ils étudient comme Castellion, travaillent et se fixent comme Servet à Vienne, Dolet à Lyon.

Liberté de pensée, signifie d’abord maîtrise de l’écrit. Seuls l’imprimerie, le papier et la presse la permettent. Le médium des médias est né et l’imprimeur-correcteur-éditeur-traducteur-auteur, sur son marbre réinvente la liberté.

Tous ont l’amour des langues : grec, latin, français, tous ont une vie difficile : à Bâle, Castellion est contraint de se faire porteur d’eau, scieur, pêcheur, et meurt dans le dénuement sous la calomnie calviniste2. Quant à Servet et à Dolet, le bûcher scelle leur destin, l’un à Genève, l’autre à Paris.

La mémoire de ces martyrs de la pensée libre met quatre siècles, avant d’être restaurée, revivifiée et, juste retour des choses, donnée en exemple, sur la place publique.

Dolet, biolégende esquissée

Vie et mort de Dolet sont inséparables de Lyon :ouverture de l’imprimerie à la Doloire d’Or (1534) mariage (1536), homicide d’un peintre (1537), naissance de son fils (1539), poursuites etc.

Et surtout, pour la plus grande gloire de Lyon, des amis du progrès et de la tolérance, Dolet imprime, écrit, traduit, diffuse, corrige, taque, tire, rogne, broche, bloque sans jamais plier ni composer, imposeur mais, pas imposteur, foulant l’ordre établi mais jamais une page, justifiant une raison ni mâchurée ni larronnée, en “éveilleur d’esprit” né.

Inquisition, procès, prison, évasion, exil, exécution, l’Eglise poursuit Dolet d’une haine tenace en la personne de l’inquisiteur Mathieu Orry. Un dernier jeu de mot, qui n’est pas trait d’esprit, a raison de la vie de ce traductologue-martyr immolé à la déraison.

Si au XVIe siècle J. du Bellay, presque le seul, reconnaît que “quelqu’un peut estre amy de la mémoire” de Dolet, au XVIIe G. Cottelet que c’est “un scavant homme naturalisé dans les langues étrangères et un docte étranger en sa propre langue”, si au XVIIIe J.-F. Née de la Rochelle entreprend de “défendre un imprimeur françois contre les ennemis de ses talens & de dissiper les nuages qu’une haine industrieuse avoit répandus sur sa réputation”, c’est au Lyonnais Antoine Péricaud en 1835 qu’il revient de constater que “sa mémoire mérite la popularité tardive que nous désirerions lui donner aujourd’hui, c’est l’un des plus intéressants martyrs de la science”.

Dès lors, cette reconnaissance progressive des mérites de Dolet ne cesse de croître, s’affiner & affirmer jusqu’au jour où V.-L. Saulnier déclare : “un jour, il faudra faire de cet éveilleur d’esprits, l’une des quatre ou cinq figures de proue de toute notre Renaissance” (Longeon, 1982).

Dolet satisfait en partie aux caractères qui définissent une biolégende10 dont le dynamisme conditionne la commémoration. Savant infatigable mû par une étincelle de génie, homme digne d’admiration (la biographie diffère de la biolégende), bienfaiteur de l’humanité qu’il initie à la liberté de pensée, bien inaliénable, homme providentiel malgré lui, victime historique, homme de bien sacrifié par les bien-pensants, il est sur la voie de l’immortalité car il a apporté beaucoup à nos contemporains.

Une commémoration lyonnaise inachevée

“Bien cher maître, une idée m’est venue ces temps-ci : je voudrais faire élever sur une place publique de Lyon une statue à Etienne Dolet, le grand humaniste, l’homme de pensée et de courage, le martyr de la place Maubert,” ainsi s’exprime E. Herriot en 1908, dans une lettre à Rodin. Un Comité exécutif du monument Etienne Dolet, soutenu par la Libre pensée du Rhône, est mis sur pieds qui siège à la mairie du 2e arrondissement. Mais on sait de quels atermoiements les commandes au sculpteur surchargé étaient victimes.En dépit des bonnes volontés, il ne soumet pas de projet et le comité confie le monument à Charles Meysson, architecte de la ville, et au sculpteur Botta. L’idée est de l’élever place Jean Macé et une maquette présentée en mars 1911.Mais les artistes ne se rendent sur la place qu’en juin 1914, à la veille de la guerre, qui emporte le projet.

Remémorer et commémorer Dolet à Lyon

Il convient donc de poursuivre et achever la commémoration lyonnaise d’E. Dolet, d’autant que la statue parisienne ayant été refondue sous l’occupation, la mémoire monumentale de Dolet a régressé à zéro. Pour ce faire est créée, le 22 mars 2000, l’Association laïque des amis d’Etienne Dolet qui s’efforce de remémorer Dolet avant de commémorer le cinq centième anniversaire de sa naissance en 2009.

L’inauguration de nouvelles plaques désignant la rue E. Dolet constitue l’acte premier du retour de Dolet à la mémoire collective lyonnaise. Les anciennes plaques, apposées sur décision du conseil municipal du 2 juillet 1879 en remplacement de l’appellation rue des Moines,sans explication aucune, rendaient mal justice à Dolet.

Le 24 avril 2004, une cérémonie pleine d’émotion et de ferveur dévoila les plaques nouvelles. Et par la voix prenante du comédien Ph. Morier-Genoud, dans le soleil de midi le juste, la complainte du poète monta :

“Et moi chétif, qui jour et nuit me tue De travailler et qui tant m’évertue Pour composer quelque ouvrage excellent Qui puisse aller la gloire révélant Du nom Français, en tout quartier et place..., Quand on m’aura ou brûlé ou pendu Mis sur la roue, et en quartiers fendu, Qu’en sera-t-il ?...”15 Gilbert Gardes (à suivre)

Dialogue bref :
-  Gilbert Gardes, je suis intrigué, quel va être la « suite » de votre article, son Acte II ?
-  Je ne sais pas encore, répond-il en souriant, il faut prévoir. Il portera peut-être sur l’inauguration du monument Dolet, à élever avant le 500ème anniversaire de sa naissance en 2009.


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